Le temps retrouvé, version perso
LE TEMPS RETROUVÉ,VERSION PERSO
Tu écris. Tu n’es pas la seule. Des comme toi, qui ont envie de sortir les tripes pour exister un peu plus, il y en a des milliers. Un pur bonheur. Chacun sa voix, chacun son chemin. C’est ça qui rend l’aventure exceptionnelle. Le livre à la fin. Tissé de tous ces bouts d’histoires qui font les bouts de chaque vie.
Une amie de fille
Quand j’étais étudiante, j’avais une amie. Une amie de fille. A la vie, à la mort. Appelons-la Jeanne. C’est la copine d’Aurore dans mon premier roman. Une fille très belle, longs cheveux noirs qui dégoulinent sur l’épaule, corps élancé, sourire taquin. A côté, je me sentais petite, boulotte, trop ou pas assez. J’habitais un petit deux pièces et elle, un deux pièces encore plus petit. Elle n’avait pas la place. Alors, elle passait le plus clair de son temps chez moi. Spaghettis parties, verres de vin rouge, soirées écroulées au milieu des coussins par terre. Sur lesquels on finissait par s’endormir comme deux bébés.
Un Leica autour du cou
Le matin, elle me tirait par le bras. Elle m’emmenait en bas, chez José, croquer un quart de baguette avec un double noir. Un Leica autour du cou. Parce que sa passion à Jeanne, c’était la photo. À l’époque on développait les films. Il fallait des bacs, des produits, un fil où les mettre à sécher et des pinces à linge. Je lui ai offert mon cagibi. Et on a commencé à vivre comme ça, dans l’odeur du révélateur, avec les faces hirsutes des clochards qu’elle aimait photographier et l’attente anxieuse de l’ombre portée de ce pont en fer qu’il n’aurait pas fallu louper.
La rue Watt
Un dimanche d’hiver moche et glacial, le genre où on ferait mieux de rester au lit, elle m’a convaincue que c’était aujourd’hui. Je me suis retrouvée je ne sais comment devant un tunnel bas avec sa bouche toute noire et son odeur repoussante. Elle s’est précipitée à l’intérieur. J’ai crié Non ! Mais j’ai bien été obligée de la suivre. Le Leica crépitait. Elle voyait tout. Je ne voyais rien. Elle venait de découvrir la rue Watt dans le 13e arrondissement de Paris, ce boyau insalubre chanté par Boris Vian et Queneau, sous les voies de la gare Masséna, entre entrepôts de Bercy et terrains vagues.
De retour dans le cagibi, elle s’est précipitée sur ses bacs et ses produits. En attendant que « ça révèle », on a vidé des paquets de petits Lu avec du coca. Pour Jeanne, la rue Watt, c’était le combat d’ombres sinistres contre des rais de lumière sortis de fissures de la maçonnerie, des taches de moisissure devenues humaines, des amas d’objets abandonnés aux formes de pieuvres tentaculaires.
« Le Temps retrouvé », version perso
Ça a duré plusieurs années. J’ai vécu au milieu des galeries de portraits de ces égarés de la vie, poivrots, femmes délaissées, rêveurs en plein jour. Cohabité avec ce camp de gitans aux Saintes Maries de la Mer, devant une Méditerranée déchaînée par le mistral. Dormi entourée de lignes de fuite, branches sans feuilles, empilement de chaises en ferraille, croisements de rues saisis d’en haut. Vous le croirez si vous voulez, les images se sont imprimées quelque part derrière ma rétine. Quand je prends la plume aujourd’hui, concentrée devant mon petit bureau près de la porte fenêtre, je vois tout ce cortège de personnages, de lieux, de scènes, déposé par Jeanne chez moi. Ils défilent sur mon écran intérieur. On n’écrit pas avec sa main. On écrit avec tout son corps, avec les souvenirs que chaque sens a bien voulu garder intacts. Ils piratent une scène. Envahissent une description. Soufflent une issue quand l’inspiration patine. Rien de bien neuf, finalement. Le « Temps retrouvé », version perso.